L’édito de Pierre Yveton Tevene
Je me souviens de l’époque où l’on appelait Aéroport international Toussaint Louverture la porte d’entrée du pays. Aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas plutôt une barrière sous surveillance, une sorte de “zòn entèdi” où même les propriétaires doivent demander la permission. Je regarde la situation et je me dis : “sa k ap pase konsa menm?” voilà un pays qui devient étranger chez lui.
Je regarde les discours officiels sur la “sécurité” et la “coopération”, et je ne peux m’empêcher de lâcher un petit “Si n pa pale, kiyès k ap fèl?”. Sur le terrain, je vois plus de bottes que de valises, plus de soldats que de passagers. Je me demande si les prochains vols vont transporter des touristes ou si ce sera encore des machines de guerres comme dans un mauvais film.
La fermeture de cet aéroport ne constitue pas seulement une interruption logistique, mais un véritable symbole de paralysie nationale. Chaque jour sans activité aérienne accentue l’isolement du pays, coupant Haïti de ses partenaires économiques, humanitaires et diplomatiques. Dans un monde globalisé, où la mobilité est un levier essentiel de développement, cette fermeture agit comme une mise sous cloche du territoire.
Au-delà de l’impact immédiat sur les voyageurs, c’est toute l’économie haïtienne qui en subit les contrecoups. Les importateurs voient leurs chaînes d’approvisionnement perturbées, les exportateurs perdent des opportunités cruciales, et les compagnies aériennes suspendent leurs opérations, souvent pour une durée indéterminée. Cette situation engendre une perte de confiance des investisseurs étrangers, déjà fragilisée par un climat d’instabilité chronique.
Je constate que l’aéroport est fermé comme une boutique qui n’arrive plus à gérer le désordre du quartier. Et je me dis : “men kiyès ki kreye dezòd la?” Les dirigeants regardent ailleurs, silencieux, comme s’ils espéraient que le problème allait se résoudre tout seul. Moi, je vois surtout un pays qui ne contrôle même plus sa propre porte.
Par ailleurs, la fermeture de cette infrastructure stratégique soulève de nombreuses interrogations quant à la souveraineté nationale. L’idée que des forces étrangères puissent exercer un contrôle, direct ou indirect, sur un point d’entrée aussi vital alimente les débats et les tensions. Pour beaucoup, cela dépasse la simple question sécuritaire et touche à la dignité même de l’État haïtien.
Je remarque à quel point la présence étrangère devient normale. Je me dis : “nou fin abitye ak sa”, et c’est justement ça qui fait peur. Parce que quand un peuple s’habitue à l’inacceptable, il finit par l’adopter. Moi, je refuse de considérer comme normal qu’une puissance étrangère transforme un espace stratégique en base militaire, tout en appelant cela de l’aide.
Sur le plan social, les conséquences sont tout aussi préoccupantes. Des milliers de familles dépendant des activités liées à l’aéroport — employés, transporteurs et petits commerçants se retrouvent brutalement sans revenus. Dans un pays où la précarité est déjà omniprésente, cette fermeture vient aggraver une situation humanitaire déjà critique.
J’entends certains dire : “c’est pour le bien du pays.” Et moi, je réponds : “si se sa yo rele byen an, kite m nan mal la, konsa m ap dekouvri vrè fòs mwen poukont mwen”. Parce que je cherche encore la souveraineté dans cette histoire. Je cherche encore la dignité. Pour l’instant, je ne vois qu’un pays en pause, pendant que d’autres jouent leur partition sur son territoire.
En outre, cette situation met en lumière les failles structurelles du système de gestion des infrastructures publiques en Haïti. L’absence de plans de contingence efficaces, combinée à une gouvernance souvent décriée, démontre à quel point le pays est vulnérable face aux crises. Cela pose la question urgente d’une réforme en profondeur des institutions responsables.
Enfin, la réouverture de l’aéroport ne pourra se faire sans une réflexion globale sur la sécurité, la gouvernance et la coopération internationale. Il ne s’agit pas simplement de remettre en marche les avions, mais de restaurer la confiance, tant au niveau national qu’international. Sans cela, chaque tentative de reprise risque de n’être qu’un sursis dans une crise plus large et persistante.
Je termine en me disant que tout cela ressemble à une mauvaise blague, même si au fond, “se pa ri m ap ri, se kèm k ap rache”. Parce qu’Haïti semble être le seul endroit où l’on perd les clés de sa maison, et où le voisin vient expliquer comment y entrer. Et si nous continuons ainsi, demain, ce ne sera pas seulement un aéroport que nous perdrons… ce sera l’esprit même de ce pays.
Ayiti merite plis, an nou ofri li plis.










