Jeunesse haïtienne : arrêtons d’attendre les sauveurs, devenons acteurs du changement

L’édito de Pierre Yveton Tevene

Il faut avoir le courage de se dire certaines vérités. La jeunesse haïtienne réclame du changement, dénonce la corruption, critique les dirigeants et condamne l’effondrement du pays. Pourtant, une question mérite d’être posée : sommes-nous réellement prêts à devenir les acteurs du changement que nous réclamons avec tant d’insistance ?

Depuis des années, les mêmes discours se répètent. Les politiciens promettent, les citoyens espèrent, les élections approchent, les alliances se forment et les déceptions s’accumulent. Entre-temps, une partie de la jeunesse continue d’attendre le prochain leader providentiel, comme si l’avenir d’Haïti dépendait uniquement de l’arrivée d’un homme ou d’une femme au pouvoir.

Mais jusqu’à quand allons-nous confier notre destin à des personnes dont nous ne contrôlons ni les ambitions ni les décisions ?

La jeunesse, victime des politiciens ou complice de ses propres illusions ?

Il serait injuste de rendre la jeunesse responsable de tous les malheurs d’Haïti. Elle subit l’insécurité, le chômage, la précarité, la faiblesse des institutions et l’absence de perspectives. Beaucoup de jeunes veulent étudier, travailler, entreprendre et contribuer au développement de leur communauté, mais se heurtent à des obstacles considérables.

Cependant, reconnaître ces difficultés ne doit pas nous empêcher de regarder certaines réalités en face.

Combien de jeunes dénoncent la corruption tout en acceptant de vendre leur conscience pour quelques billets ? Combien condamnent le favoritisme, mais réclament un poste uniquement parce qu’ils connaissent un responsable politique ? Combien dénoncent les promesses non tenues, puis applaudissent les mêmes discours dès qu’un politicien leur offre une petite faveur ?

Nous voulons des dirigeants honnêtes, mais sommes-nous toujours prêts à défendre l’honnêteté lorsque celle-ci ne nous rapporte rien immédiatement ?

Nous dénonçons un système qui achète les consciences, mais certains acceptent encore de mettre leur voix, leur influence et leur dignité aux enchères.

Voilà une contradiction qui mérite d’être combattue.

La pauvreté peut expliquer certaines décisions. Elle ne doit pas devenir une justification permanente de toutes les compromissions. On ne peut pas réclamer une société différente tout en reproduisant, à notre niveau, les pratiques qui contribuent à la détruire.

Les politiciens ne sont pas nos parents

Une autre illusion doit tomber : celle qui consiste à croire que les politiciens ont l’obligation de venir résoudre tous nos problèmes.

Un élu n’est pas un parent qui distribue des faveurs à ses enfants. Un poste politique n’est pas un permis de distribuer des emplois à ses proches, de récompenser ses partisans ou de transformer les ressources publiques en cadeaux personnels.

Les responsables politiques ont des obligations envers la population. Ils doivent rendre des comptes, respecter les lois et travailler dans l’intérêt général. Les citoyens, eux, doivent apprendre à exiger des résultats plutôt qu’à célébrer des promesses.

La jeunesse ne peut pas se contenter de chercher un parrain politique pour obtenir une opportunité. Elle doit aussi construire ses compétences, développer ses projets, s’organiser et défendre ses droits.

Un jeune qui attend systématiquement qu’un politicien lui ouvre une porte risque de devenir prisonnier de celui qui la contrôle.

Et lorsqu’un politicien finance une activité, offre quelques emplois ou distribue des enveloppes, il faut se poser les bonnes questions. S’agit-il d’un investissement dans la jeunesse ou d’une stratégie pour acheter son silence ?

Une jeunesse qui échange son indépendance contre des faveurs finit par payer très cher le prix de sa dépendance.

Nous ne pouvons pas réclamer le changement sans changer nos comportements

La transformation d’Haïti ne dépend pas uniquement du Palais national, du Parlement, des ministères ou des mairies. Elle dépend également de nos comportements quotidiens, de nos choix collectifs et de notre capacité à respecter les règles communes.

Le jeune qui jette ses déchets dans la rue tout en accusant la mairie de salir la ville participe lui aussi au problème.

Celui qui diffuse une fausse information pour défendre son camp politique contribue à dégrader le débat public.

Celui qui intimide un adversaire parce qu’il ne partage pas ses opinions fragilise la démocratie qu’il prétend défendre.

Celui qui refuse toute responsabilité personnelle, mais réclame des privilèges au nom de son appartenance politique, entretient une culture dont il finira lui-même par souffrir.

Ces comportements ne sont pas comparables aux abus de pouvoir des dirigeants. Les responsabilités des citoyens et celles des autorités ne sont ni identiques ni interchangeables. Mais cela ne dispense personne de ses obligations.

Nous devons cesser de considérer la responsabilité comme une exigence réservée aux autres.

Le changement commence aussi dans les écoles, les universités, les entreprises, les associations, les quartiers et les familles. Il commence lorsqu’un jeune choisit la compétence plutôt que la médiocrité, le débat plutôt que l’insulte, l’engagement plutôt que la simple dénonciation.

La jeunesse haïtienne doit sortir du rôle de spectatrice

Notre pays n’a pas seulement besoin de jeunes capables de critiquer. Il a besoin de jeunes capables de proposer, d’organiser, de contrôler et d’agir.

Dans les communes, des initiatives peuvent contribuer à améliorer la gestion des déchets, l’accès à l’information, l’accompagnement scolaire et la vie communautaire. Dans les établissements d’enseignement, les jeunes peuvent défendre la qualité de l’éducation et encourager la participation citoyenne. Dans les associations, ils peuvent apprendre à gérer des projets, à mobiliser des ressources et à rendre des comptes.

En politique, ils peuvent exiger des programmes précis, comparer les candidats, vérifier les promesses et refuser de soutenir aveuglément un individu simplement parce qu’il se présente comme le représentant de la jeunesse.

Être jeune ne signifie pas être automatiquement compétent, honnête ou visionnaire. L’âge ne garantit ni l’intégrité ni la capacité de gouverner. Une nouvelle génération peut reproduire les mêmes erreurs que celle qu’elle critique si elle ne remet pas en question ses méthodes et ses ambitions.

Le renouvellement des visages n’a de valeur que s’il s’accompagne d’un renouvellement des pratiques.

Nous n’avons pas besoin de nouveaux maîtres qui parlent le langage de la jeunesse. Nous avons besoin de responsables capables de servir la population, et de citoyens assez exigeants pour ne pas confondre popularité et compétence.

L’engagement ne doit pas commencer et finir pendant les élections

À l’approche des échéances électorales, les jeunes deviennent soudainement indispensables. Ils mobilisent les foules, animent les campagnes, diffusent les messages et défendent les candidats sur les réseaux sociaux.

Mais une fois les élections terminées, où sont les mécanismes de suivi ? Où sont les comptes rendus ? Où sont les groupes citoyens qui vérifient si les promesses sont respectées ?

Trop souvent, la mobilisation s’arrête au moment où le contrôle devrait commencer.

La jeunesse doit comprendre qu’une campagne électorale ne constitue pas un projet de société. Une promesse n’est pas un résultat. Une photographie avec un candidat n’est pas une réalisation. Une nomination ne représente pas, à elle seule, une victoire collective.

Il faut apprendre à demander des engagements mesurables, des calendriers réalistes et des bilans publics. Il faut soutenir les bonnes initiatives sans renoncer à son esprit critique. Il faut savoir dénoncer un allié lorsque ses actes contredisent ses discours.

La loyauté envers une personne ne doit jamais être supérieure à la loyauté envers l’intérêt général.

Notre avenir ne se construira pas avec des excuses

Il faut également reconnaître que la jeunesse haïtienne ne peut pas tout accomplir seule. Sans sécurité, sans institutions fonctionnelles, sans investissements dans l’éducation et sans possibilités économiques, les initiatives citoyennes rencontrent des limites réelles. L’État doit assumer ses responsabilités, et les dirigeants doivent répondre de leurs décisions.

Mais attendre que toutes les conditions deviennent parfaites avant d’agir revient à accepter l’immobilisme.

Nous pouvons exiger un meilleur système éducatif tout en valorisant le savoir. Nous pouvons réclamer davantage d’emplois tout en développant des compétences utiles. Nous pouvons dénoncer l’insécurité tout en refusant de glorifier la violence. Nous pouvons demander des institutions responsables tout en construisant des organisations transparentes.

Ces actions ne remplaceront pas les réformes nationales nécessaires. Elles peuvent cependant renforcer la capacité de la société à les réclamer, à les accompagner et à les contrôler.

La jeunesse ne doit ni porter seule le poids de la crise ni se réfugier derrière cette crise pour abandonner toute initiative.

Le véritable réveil de la jeunesse

Le réveil de la jeunesse haïtienne ne se mesurera pas au nombre de discours prononcés, de rassemblements organisés ou de publications partagées sur les réseaux sociaux. Il se mesurera à sa capacité de transformer ses convictions en actions durables.

Il faudra apprendre à dire non aux achats de conscience, même lorsque l’argent manque. À défendre ses principes, même lorsque son camp politique est mis en cause. À respecter les biens publics, même lorsque les autorités se montrent défaillantes. À demander des comptes, même lorsque le responsable concerné est un ami ou un allié.

Ce chemin exige du courage, de la discipline et de l’organisation. Il exige surtout une rupture avec cette habitude qui consiste à attendre des autres ce que nous refusons parfois de construire nous-mêmes.

Haïti n’a pas besoin d’une jeunesse qui applaudit chaque nouveau visage en espérant que celui-ci changera miraculeusement le pays. Elle a besoin d’une jeunesse qui comprend les enjeux, défend ses droits, assume ses devoirs et refuse de devenir l’instrument des ambitions personnelles.

Le temps est venu de poser une question plus exigeante que celle de savoir qui dirigera demain : quelle génération sommes-nous en train de devenir ?

Car le problème d’Haïti ne se résoudra pas simplement en remplaçant ceux qui gouvernent. Il faudra également transformer les pratiques qui permettent aux abus de se répéter.

Jeunesse haïtienne, cesse d’attendre le sauveur. Forme-toi, organise-toi, engage-toi et exige des comptes. Ne donne à aucun politicien le droit de penser à ta place, de parler en ton nom sans ton accord ou de décider seul de ton avenir.

Le pays a besoin de dirigeants responsables. Mais il a aussi besoin de citoyens qui refusent de se laisser acheter, manipuler ou réduire au silence.

L’avenir d’Haïti ne dépendra jamais d’un seul homme. Il dépendra aussi de notre capacité collective à refuser les anciennes pratiques et à construire, dès aujourd’hui, une autre manière de servir la nation.

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