L’edito de Pierre Yveton Tevene
Il y a des hausses de prix qui passent presque inaperçues. Et il y en a d’autres qui devraient déclencher une onde de choc nationale.
L’augmentation du prix du pétrole en Haïti fait partie de la deuxième catégorie. Et pourtant, comme souvent, le pays regarde ailleurs. Ou plutôt : on l’oblige à regarder ailleurs.
Car en Haïti, même les crises économiques les plus violentes finissent par devenir des banalités
Une hausse qui n’est jamais “juste économique”
On essaie de nous vendre cette augmentation comme une simple conséquence du marché international, un ajustement technique ou une fatalité mais c’est faux.
Oui, le prix du pétrole dépend en partie de dynamiques globales. Mais en Haïti, il est surtout le produit d’un système opaque, contrôlé par une minorité qui transforme chaque crise en opportunité.
Quand le carburant augmente :
•le transport augmente
•les produits alimentaires augmentent
•le coût de la vie explose
Mais les salaires, eux, restent figés dans un autre siècle.
Résultat : le peuple paie deux fois
– une fois à la pompe
– une fois dans son assiette
Et pendant ce temps, certains continuent de s’enrichir en silence.
Une élite qui ne perd jamais
Soyons clairs : en Haïti, il n’existe pas de crise économique universelle.
Il existe des crises pour les pauvres, et des opportunités pour les riches.
L’augmentation du prix du pétrole n’est pas une catastrophe pour tout le monde.
Pour certains acteurs économiques, c’est même un levier :
•Marges élargies
•Spéculation
•Contrôle du marché
•Influence sur les décisions publiques
Et c’est là que le scandale commence.
Il serait tentant de dire que tout le monde souffre.
Ce serait rassurant. Mais ce ne serait pas vrai.
Car pendant que la majorité serre les dents, une minorité ajuste ses marges.
Eux ne subissent pas la crise.
•Ils la lisent.
•Ils l’anticipent.
•Parfois même, ils en profitent.
Dans les bureaux climatisés, on ne parle pas de survie.
On parle de stratégies, de flux, de contrôle du marché.
Ainsi va le pays :
Une économie à deux vitesses, où la douleur des uns devient l’opportunité des autres.
Et l’État, dans tout ça ?
On pourrait s’attendre à une réaction, à une parole forte ou à des mesures concrètes.
Mais rien ne vient, ou presque.
•On explique.
•On justifie.
•On renvoie à des facteurs extérieurs.
Comme si le pays n’avait aucune prise sur lui-même.
Comme si gouverner consistait simplement à constater.
Pourtant, ailleurs, des décisions sont prises :
des mécanismes de stabilisation, des aides ciblées, des ajustements fiscaux.
Ici, on observe.
Ou pire : on accompagne sans protéger.
Et à force d’absence, une question s’impose :
s’agit-il d’impuissance… ou de choix ?
Ceux qui n’ont pas le choix
Dans les rues, la réalité est plus brutale.
•Le chauffeur augmente ses tarifs. Il n’a pas d’alternative.
•La marchande répercute les coûts. Elle ne peut pas absorber.
•Le salarié, lui, regarde ses dépenses exploser sans pouvoir bouger.
Et c’est là que tout se joue.
Parce que ce ne sont pas des chiffres.
Ce sont des décisions quotidiennes :
•Gazoline 725.00 HTG
•Gazoil 850.00 HTG
•Kérozène 845.00 HTG
se déplacer ou rester?
manger correctement ou économiser?
envoyer un enfant à l’école ou reporter?
Les gens ne débattent pas d’économie, ils la vivent.
Et nous, dans tout ça ?
Il serait trop facile de pointer uniquement les responsables visibles.
Car ce système tient aussi par autre chose :
notre capacité à nous adapter à l’inacceptable.
On proteste parfois.
On s’indigne souvent.
Mais au final, on s’ajuste.
Par fatigue, par nécessité, par manque d’alternative.
Peu à peu, l’exception devient la norme parce que quand un peuple s’habitue il finit par être prévisible.
Ce que cette crise révèle vraiment
Ce n’est pas seulement une question de pétrole.
C’est une radiographie du pays.
Elle expose :
•une économie déséquilibrée
•une élite dominante
•un État fragile ou défaillant
•une population livrée à elle-même
Autrement dit, un système entier qui fonctionne, mais pas pour tout le monde.
Dans un système structuré, il existe des filets.
Des mécanismes pour amortir les chocs.
Mais ici, chaque hausse est une chute libre.
Rien ne ralentit l’impact.
Rien ne protège réellement.
Alors la pauvreté ne progresse pas lentement.
Elle accélère.
Et chaque augmentation du pétrole devient une nouvelle marche vers le bas.
Le moment de vérité
Au fond, la question dépasse largement le carburant.
Elle est simple :
Combien de temps encore allons-nous accepter que chaque crise soit une condamnation pour la majorité… et une opportunité pour une minorité ?
Le pétrole continuera d’augmenter ou de baisser.
C’est la nature des marchés.
Mais ce qui ne devrait pas être une fatalité,
c’est la manière dont un pays encaisse ces chocs.
Aujourd’hui, certains encaissent des profits.
D’autres encaissent des coups.
Et au milieu, une nation qui vacille.
Le prix du pétrole augmente.
Mais ce qui coûte le plus cher, au final,
c’est le silence qui l’accompagne.













