L’edito de Pierre Yveton Tevene
Les Haïtiens vont très bien, mentalement aussi ( surtout si on ne regarde pas les chiffres)
Dans un pays où le stress est devenu une langue officielle et la résilience un sport national, la santé mentale continue d’évoluer… sans encadrement, sans budget, et surtout sans rendez-vous.
Je refuse de continuer à regarder Haïti sombrer dans une crise silencieuse sans en nommer clairement les contours. Car pendant que les balles crépitent et que les chiffres de l’insécurité font la une, une autre tragédie, plus discrète mais tout aussi meurtrière, ronge la société : la santé mentale. Nous vivons un traumatisme collectif profond, nourri par les gangs armés, les déplacements forcés, la faim, et les séismes de 2010 et 2021. Ce n’est pas seulement le corps de la nation qui est blessé, c’est son esprit.
Je constate avec amertume que cette crise reste largement invisible dans le traitement médiatique. On parle de morts, de chiffres, de territoires perdus, mais rarement des esprits brisés, des enfants traumatisés, des familles en état de choc permanent. Pourtant, plusieurs rapports le suggèrent : la dépression et les troubles psychiques font des ravages comparables, sinon supérieurs, à la violence armée. Et face à cela, le silence est assourdissant.
Je m’interroge alors : comment expliquer que dans un pays de plus de 11 millions d’habitants, nous ne comptions que quelques centaines de psychologues, souvent concentrés dans la capitale ? Comment accepter que dans les zones rurales et les quartiers populaires, le recours à un bòkò ou à la prière soit souvent la seule réponse accessible à une souffrance mentale profonde ? Ce n’est pas une critique des croyances, mais un constat d’abandon institutionnel.
Je reconnais que des efforts ont été faits. Après les séismes, certaines voix, comme celles de psychologues engagés et d’organisations professionnelles, ont tenté d’éduquer la population à travers les médias. Mais ces initiatives restent ponctuelles, presque anecdotiques face à l’ampleur du problème. Haïti n’a pas besoin d’interventions occasionnelles, mais d’une stratégie durable.
J’affirme que l’intégration des psychologues dans les médias n’est pas un luxe, mais une nécessité. La radio, en particulier, reste un outil puissant qui atteint même les zones les plus reculées. Imaginer un journal sans analyse psychologique des événements, c’est comme raconter une guerre sans évoquer ses blessés. Chaque reportage sur un massacre, un enlèvement ou une catastrophe devrait inclure une lecture humaine et mentale des faits.
Je suis convaincu que cette intégration permettrait d’abord de briser un tabou. Trop longtemps, la dépression, l’anxiété ou le stress post-traumatique ont été perçus comme des signes de faiblesse ou des phénomènes mystiques. Donner la parole aux psychologues, c’est réhabiliter la souffrance mentale comme une réalité médicale et sociale légitime.
Je crois aussi que les médias peuvent devenir des espaces de solutions. Un simple segment hebdomadaire animé par un psychologue pourrait apprendre à une mère comment aider son enfant traumatisé, ou à un jeune comment gérer sa colère après avoir été témoin de violence. Ce sont des gestes simples, mais qui peuvent sauver des vies.
Je note que des institutions internationales ont déjà ouvert la voie en formant des journalistes haïtiens à un traitement plus humain de l’information. Mais pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas institutionnaliser cette approche ? Pourquoi ne pas créer un véritable pont entre journalistes et professionnels de la santé mentale ?
Je propose des actions concrètes : des partenariats réguliers entre médias et psychologues, la formation systématique des journalistes à la couverture sensible des traumatismes, et la création de contenus numériques accessibles en créole pour toucher les jeunes générations. Les réseaux sociaux, souvent accusés de propager la peur, pourraient aussi devenir des outils de guérison.
Je suggère également que l’État, à travers le ministère de la Santé publique, joue enfin son rôle. Il est temps de structurer un réseau national de psychologues disponibles pour les médias, avec un minimum de soutien financier. On ne peut pas exiger un engagement constant sans offrir de moyens.
Je n’ignore pas les défis. Le manque de professionnels, leur surcharge de travail, la stigmatisation persistante et les inégalités territoriales sont des obstacles bien réels. Mais ils ne doivent pas servir d’excuses à l’inaction. Former davantage d’étudiants, soutenir les initiatives communautaires et développer la téléconsultation sont des pistes sérieuses.
Je persiste à croire que le journalisme haïtien doit évoluer. Il ne peut plus se contenter de décrire la réalité ; il doit contribuer à la transformer. Informer sans accompagner, c’est exposer sans protéger. Et aujourd’hui, le pays a besoin des deux.
Je lance donc un appel clair : journalistes, directeurs de médias, psychologues, autorités publiques, chacun a un rôle à jouer. Intégrer la santé mentale dans la nouvelle haïtienne, c’est offrir à la population bien plus que de l’information : c’est lui donner des outils pour survivre.
Je termine avec une conviction simple : un pays ne se reconstruit pas seulement avec du béton et des armes, mais aussi avec des esprits apaisés. Et si nous voulons vraiment une nouvelle Haïti, alors il est temps de commencer par guérir les Haïtiens.












