L’électricité en Haïti : la débrouillardise érigée en politique nationale

Il y a des décisions politiques qui ressemblent à des aveux d’échec.
Et en Haïti, nous sommes devenus des spécialistes des aveux déguisés en “mesures historiques”.

Le gouvernement haïtien vient d’annoncer la suppression des taxes sur les batteries, panneaux solaires et autres matériels liés à l’énergie renouvelable. Sur le papier, la décision paraît moderne, intelligente, presque révolutionnaire. Certains applaudissent déjà. D’autres parlent d’un “grand pas vers la transition énergétique”. Mais derrière les discours technocratiques et les conférences de presse bien préparées, une question dérange profondément :

Pourquoi un État choisit-il d’aider la population à fuir l’électricité publique au lieu de réparer le système électrique national ?

Voilà le vrai débat.

Car soyons honnêtes : cette mesure n’est pas un progrès. C’est la reconnaissance officielle de la mort lente de l’EDH.

Depuis des décennies, l’Électricité d’Haïti est devenue le symbole parfait de l’échec de l’État haïtien. Une institution incapable d’éclairer les rues, incapable d’alimenter les hôpitaux, incapable de garantir aux citoyens le minimum nécessaire pour vivre dans la dignité. À chaque gouvernement, les mêmes promesses. À chaque crise, les mêmes excuses. À chaque panne, le même silence.

Pendant ce temps, le peuple s’adapte. Toujours.

Les familles achètent des inverters. Les entreprises investissent dans des génératrices. Les plus riches installent des panneaux solaires. Et les plus pauvres ? Ils restent dans le noir. Littéralement.

C’est là toute l’hypocrisie de cette décision.

Supprimer les taxes sur les équipements solaires ne résout pas la crise énergétique. Cela transfère simplement la responsabilité de l’électricité vers les citoyens eux-mêmes. Autrement dit : “Débrouillez-vous.”

L’État abandonne sa mission fondamentale et transforme l’énergie en privilège individuel.

Car même sans taxes, qui peut réellement acheter un système solaire complet en Haïti aujourd’hui ?
Qui peut payer batteries, convertisseurs, panneaux, installation et entretien dans un pays où le salaire minimum ne permet même pas de survivre correctement ?

Encore une fois, les riches trouveront des solutions pendant que les pauvres hériteront de l’obscurité.

On présente cette mesure comme écologique. Comme visionnaire. Mais comment parler de transition énergétique dans un pays où la majorité de la population n’a même pas accès à une électricité stable ? Comment parler d’énergie verte dans des quartiers plongés dans le noir, dominés par l’insécurité et abandonnés par l’État ?

Le problème d’Haïti n’est pas seulement énergétique. Il est politique.

L’EDH n’est pas tombée du ciel. Elle a été sabotée pendant des années par l’incompétence, la corruption, les contrats douteux, le clientélisme et le manque total de vision nationale. Des millions de dollars ont disparu pendant que les poteaux électriques rouillaient sous les yeux d’un peuple devenu expert en patience forcée.

Et maintenant, au lieu de reconstruire l’institution, on contourne le problème.

C’est exactement ce que fait l’État haïtien dans presque tous les secteurs :
Quand l’école publique échoue, on pousse vers le privé.
Quand les hôpitaux publics meurent, chacun doit se débrouiller.
Quand la sécurité disparaît, les citoyens s’enferment chez eux.
Et maintenant, quand l’électricité publique s’effondre, chacun doit produire son propre courant.

Ce pays devient une République de la survie individuelle.

Le plus grave dans tout cela, c’est la normalisation de l’échec.

On habitue progressivement les Haïtiens à ne plus rien attendre de l’État. À considérer comme normal qu’un gouvernement abandonne ses responsabilités essentielles. À applaudir des mesures qui, dans un pays sérieux, seraient considérées comme des solutions temporaires et non comme des victoires politiques.

Car un État digne de ce nom ne remplace pas son réseau électrique national par des batteries domestiques.

Oui, les énergies renouvelables sont importantes. Oui, le solaire peut représenter une opportunité immense pour Haïti. Notre position géographique est favorable. Notre climat aussi. Mais l’énergie solaire doit venir compléter une politique énergétique nationale, pas remplacer l’absence totale d’État.

Le gouvernement agit comme un médecin incapable de soigner un patient qui décide simplement de lui vendre des béquilles.

Et pendant que les dirigeants se félicitent, les citoyens continuent de vivre dans l’obscurité, au propre comme au figuré.

Les petits commerçants perdent leurs marchandises à cause des coupures. Les étudiants ne peuvent pas étudier correctement. Les hôpitaux fonctionnent au ralenti. Les entrepreneurs dépensent des fortunes en carburant. Le pays entier paie le prix de l’échec énergétique.

Mais personne ne parle sérieusement de réformer l’EDH.

Personne ne présente un véritable plan national.
Personne ne parle de modernisation des infrastructures.
Personne ne parle de lutte réelle contre les vols d’électricité et la corruption interne.
Personne ne parle d’indépendance énergétique nationale.

Parce qu’en Haïti, gérer une crise est devenu plus rentable que la résoudre.

Et voilà le drame.

Le peuple haïtien mérite mieux que des solutions de contournement.
Il mérite un État capable d’assurer les services de base.
Il mérite de vivre dans un pays où l’électricité n’est pas un luxe réservé à ceux qui peuvent acheter des panneaux solaires.

Aujourd’hui, le gouvernement célèbre la suppression des taxes.
Demain, peut-être supprimera-t-il les taxes sur les citernes parce que l’eau publique n’existe plus.
Après-demain, on applaudira la baisse des taxes sur les armes parce que l’insécurité sera devenue incontrôlable.

À force de remplacer les responsabilités de l’État par des solutions individuelles, on détruit peu à peu l’idée même de nation.

Et pourtant, malgré tout, je refuse de croire qu’Haïti est condamnée à l’obscurité.

Je refuse d’accepter qu’un peuple aussi résilient doive éternellement survivre dans un pays sans services publics fonctionnels. Je refuse de normaliser l’échec des dirigeants. Et surtout, je refuse qu’on nous vende l’abandon de l’État comme une avancée historique.

Le vrai courage politique ne consiste pas à supprimer des taxes.

Le vrai courage politique serait de reconstruire l’EDH.
De moderniser le réseau national.
D’investir dans une production énergétique durable.
De combattre la corruption qui gangrène le secteur.
Et surtout, de rendre enfin l’électricité accessible à tous les Haïtiens.

Car un pays plongé dans le noir finit toujours par perdre sa direction.

Et Haïti a déjà perdu trop de temps.

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