18 Mai : Le drapeau flotte encore, mais la nation saigne.

L’edito de Pierre Yveton Tevene

Chaque 18 mai, les mêmes dirigeants qui étranglent Haïti viennent poser devant le drapeau avec une main sur le cœur et l’autre dans les caisses de l’État.

Chaque année, le 18 mai revient comme une grande mise en scène nationale. Les écoles défilent. Les fanfares jouent. Les politiciens enfilent leurs plus beaux costumes. Les réseaux sociaux se couvrent de bleu et de rouge. On récite les mêmes discours fatigués sur l’unité, la patrie et la fierté nationale. Pendant quelques heures, tout le monde prétend aimer Haïti.

Puis le soleil se couche, et le mensonge recommence.

Les mêmes hommes qui saluent le drapeau le matin vendent le pays le soir. Les mêmes autorités qui parlent de patriotisme abandonnent la population à la faim, à la peur et à l’humiliation. Les mêmes élites qui chantent “Haïti Chérie” regardent leurs enfants grandir à Miami, Montréal ou Paris pendant que ceux du peuple apprennent à reconnaître le bruit des balles avant même de savoir lire.

Voilà la vérité du 18 mai en Haïti : le drapeau flotte encore, mais la nation saigne.

Le drapeau haïtien n’est pas un simple morceau de tissu qu’on agite dans les rues une fois par an. Ce drapeau est né dans le feu, dans le sang et dans la révolte. Il est né d’une décision historique : celle de refuser l’esclavage, de refuser la soumission et de déclarer au monde entier qu’un peuple noir pouvait se lever et devenir libre.

Quand Jean-Jacques Dessalines arracha la bande blanche du drapeau français pour unir le bleu et le rouge, ce n’était pas un geste décoratif. C’était un acte révolutionnaire. C’était le cri d’un peuple qui disait : “Nous ne serons plus jamais les esclaves de personne.”

Le bleu et le rouge représentaient l’union. Une promesse sacrée. Une alliance entre des hommes et des femmes qui avaient compris que la liberté n’existe pas sans solidarité. Catherine Flon cousait plus qu’un drapeau : elle cousait l’espérance d’une nation noire indépendante dans un monde dominé par les empires esclavagistes.

Aujourd’hui, si Dessalines revenait en Haïti, il ne reconnaîtrait pas le pays pour lequel il s’est battu.

Il verrait une République prise en otage par des prédateurs en cravate. Il verrait des dirigeants incapables de protéger leur peuple mais experts dans l’art de faire des discours. Il verrait une nation humiliée devant les ambassades, dépendante de l’aide étrangère, contrôlée par des gangs mieux armés que la police nationale. Il verrait des institutions mortes, des écoles abandonnées, des hôpitaux effondrés et une jeunesse qui rêve davantage de fuir le pays que de le reconstruire.

Et pourtant, chaque 18 mai, ces mêmes dirigeants osent parler de patriotisme.

Quel patriotisme ?

Le patriotisme des contrats douteux ?
Le patriotisme de la corruption ?
Le patriotisme des fonds publics volés ?
Le patriotisme des promesses jamais tenues ?
Le patriotisme des routes détruites, des quartiers abandonnés et des familles massacrées ?

Le drapeau haïtien est devenu l’accessoire préféré des hypocrites.

Ils le portent sur leur poitrine pendant qu’ils détruisent les institutions. Ils publient des messages patriotiques pendant que le peuple meurt dans l’indifférence. Ils organisent des cérémonies officielles pendant que des milliers d’Haïtiens n’ont même pas accès à l’électricité, à l’eau potable ou à la sécurité.

Le plus insultant, c’est cette capacité presque surnaturelle des dirigeants haïtiens à transformer chaque symbole national en théâtre politique.

Le 18 mai devrait être un jour de réflexion profonde. Un jour où l’on se demande honnêtement : qu’avons-nous fait de l’héritage de 1803 ? Qu’avons-nous fait du sacrifice de nos ancêtres ? Qu’avons-nous fait de cette liberté conquise au prix du sang ?

Mais non.

On préfère les défilés, les costumes, les slogans creux et les photos officielles. On préfère maquiller la misère avec des fanfares. On préfère transformer le patriotisme en carnaval national.

Pendant ce temps, la réalité continue de gifler le peuple haïtien.

Des quartiers entiers vivent sous le contrôle des gangs. Des parents vendent leurs biens pour envoyer leurs enfants à l’étranger. Des jeunes diplômés deviennent chauffeurs de moto faute d’opportunités. Des enfants grandissent dans un pays où l’avenir semble avoir été annulé.

Et malgré tout cela, les dirigeants demandent au peuple de célébrer.

Célébrer quoi exactement ?

Une souveraineté fictive ?
Un État absent ?
Une indépendance devenue dépendance ?
Une démocratie transformée en marché de corruption ?

Le drapeau haïtien mérite mieux que cette comédie nationale.

Parce qu’un drapeau ne vit pas à travers les discours. Il vit à travers les actes. Un pays qui respecte son drapeau protège sa population. Un pays qui respecte son drapeau investit dans l’éducation. Un pays qui respecte son drapeau garantit la justice, combat la corruption et défend la dignité humaine.

Or, en Haïti, tout semble fonctionner à l’envers.

Les voleurs deviennent respectables.
Les criminels deviennent influents.
Les incapables deviennent dirigeants.
Et les honnêtes citoyens deviennent des survivants.

La tragédie haïtienne ne vient pas seulement de la pauvreté. Elle vient surtout de cette normalisation du scandale. Nous avons fini par nous habituer à l’humiliation. Nous vivons dans un pays où l’on annonce des massacres comme des bulletins météo. Où l’on détourne des millions sans conséquence. Où les dirigeants échouent sans jamais démissionner.

Et chaque année, le 18 mai arrive comme une couche de peinture patriotique sur les ruines de la nation.

Mais attention : la responsabilité ne repose pas uniquement sur les dirigeants.

Le peuple aussi doit se regarder dans le miroir.

Car une nation ne meurt pas seulement à cause de ses mauvais dirigeants. Elle meurt aussi quand ses citoyens abandonnent leur vigilance. Quand ils vendent leur conscience pour un plat chaud, un billet ou une promesse vide. Quand ils applaudissent ceux qui les écrasent. Quand ils choisissent le silence au lieu du courage.

Le drapeau haïtien n’a pas été créé pour décorer les podiums politiques. Il a été créé comme symbole de combat. Comme symbole de résistance. Comme rappel permanent qu’un peuple peut briser ses chaînes lorsqu’il refuse de courber l’échine.

Aujourd’hui, le plus grand danger pour Haïti n’est pas seulement la corruption ou l’insécurité. Le plus grand danger, c’est la résignation.

Cette idée toxique selon laquelle rien ne changera jamais.

Cette fatigue collective qui pousse les jeunes à abandonner toute espérance.

Cette habitude du chaos qui transforme l’exception en normalité.

Pourtant, malgré tout, le drapeau flotte encore.

Et cela signifie quelque chose.

Cela signifie qu’Haïti n’est pas encore morte. Cela signifie qu’au milieu des ruines, il reste encore des femmes courageuses, des jeunes lucides, des travailleurs honnêtes, des professeurs engagés, des journalistes debout et des citoyens qui refusent de laisser le pays disparaître.

Le drapeau flotte encore parce que le peuple haïtien, malgré toutes les trahisons, continue de résister.

Mais cette résistance doit maintenant devenir une exigence nationale.

Exigence de vérité.
Exigence de justice.
Exigence de compétence.
Exigence de dignité.

Le temps des beaux discours est terminé.

Haïti n’a pas besoin de dirigeants capables de réciter des slogans patriotiques le 18 mai. Haïti a besoin de dirigeants capables de protéger les vies humaines le 19 mai, le 20 mai et tous les autres jours de l’année.

Le patriotisme ne se mesure pas au volume des discours ni à la taille des drapeaux suspendus aux bâtiments publics. Il se mesure à la manière dont un État traite son peuple.

Un gouvernement qui abandonne sa jeunesse n’aime pas son pays.
Un dirigeant qui vole les ressources publiques n’aime pas son pays.
Une élite qui profite du chaos pour s’enrichir n’aime pas son pays.

On ne peut pas prétendre honorer le drapeau tout en trahissant quotidiennement ce qu’il représente.

Le 18 mai ne doit plus être une simple cérémonie folklorique. Cette date doit redevenir un réveil national. Un moment de colère, de mémoire et de prise de conscience collective.

Car si le drapeau haïtien symbolise encore quelque chose, alors il doit symboliser le refus de continuer ainsi.

Refus de l’impunité.
Refus du mépris.
Refus de la corruption.
Refus de la médiocrité politique.

Nos ancêtres ont déchiré les chaînes de l’esclavage. La question aujourd’hui est simple : aurons-nous le courage de déchirer les chaînes de la corruption, de la peur et de l’indifférence ?

Le drapeau flotte encore.

Mais pour combien de temps encore la nation pourra-t-elle saigner avant de s’effondrer complètement ?

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