En Haïti, le silence est devenu ministre de la République.

L’edito de Pierre Yveton Tevene

Dans ce pays, le silence est devenu une institution nationale. Plus stable que certaines administrations, plus fidèle que certains alliés politiques et parfois même plus respecté que la Constitution. En Haïti, on se tait avec une discipline presque académique. On se tait quand un quartier tombe sous le contrôle des gangs. On se tait quand un ministre devient millionnaire plus vite qu’un entrepreneur honnête. On se tait quand les jeunes diplômés fuient le pays avec leur valise pleine de rêves cassés. Et surtout, on se tait avec élégance, comme si parler allait déranger la décoration du salon national.

Ici, même les murs ont appris à devenir prudents.

Le plus fascinant, c’est que tout le monde connaît les problèmes, mais chacun attend que ce soit le voisin qui parle en premier. Le citoyen attend l’intellectuel. L’intellectuel attend le politicien. Le politicien attend l’ambassade étrangère. Et pendant que tout le monde attend, le pays, lui, continue de descendre les escaliers quatre à quatre sans jamais toucher la rampe.

Pendant ce temps, les jeunes regardent la politique comme un vieux générateur : ça fait beaucoup de bruit, ça consomme énormément d’énergie, mais ça éclaire rarement la maison. Quant aux femmes, elles dirigent les marchés, les familles, les écoles, les petites entreprises et parfois même des quartiers entiers, mais dès qu’il s’agit de politique, certains hommes les regardent encore comme si gouverner un pays exigeait un diplôme spécial en testostérone.

Pourtant, malgré le chaos, malgré la fatigue collective, malgré cette étrange habitude nationale de transformer chaque crise en routine, Haïti n’est pas morte. Une nation ne meurt pas tant qu’il lui reste des citoyens capables de réfléchir, de dénoncer et d’espérer.

Mais pour cela, il faudra d’abord apprendre à briser certains silences.

Il existe dans chaque société des paroles qui construisent, des cris qui réveillent, des débats qui éclairent. Mais il existe aussi des silences. Des silences lourds, dangereux, calculateurs. Des silences qui étouffent les vérités, enterrent les responsabilités et transforment les peuples en spectateurs de leur propre chute.

Haïti connaît trop bien cette maladie nationale. Ici, le silence n’est pas seulement une absence de mots ; il est devenu un comportement collectif, une stratégie de survie, parfois même une forme de complicité. Nous vivons dans un pays où beaucoup voient, mais peu parlent. Où certains savent, mais refusent d’agir. Où la peur, la résignation et l’intérêt personnel ont fini par transformer la parole citoyenne en murmure clandestin.

Et pourtant, aucune nation ne peut se relever durablement lorsque le silence devient la langue officielle de son peuple.

Il faut aujourd’hui avoir le courage de regarder la vérité en face : notre société est traversée par plusieurs types de silence. Certains sont imposés. D’autres sont volontaires. Certains naissent de la peur. D’autres de l’égoïsme. Mais tous participent à l’effondrement progressif du pays.

Le premier silence est celui de la peur.

C’est le silence des citoyens qui voient les gangs prendre possession des quartiers, mais qui baissent les yeux parce qu’ils savent qu’une parole peut coûter une vie. C’est le silence des commerçants rackettés qui paient sans protester. Celui des familles qui enterrent leurs morts sans demander justice. Celui des journalistes menacés. Celui des étudiants intimidés. Celui des fonctionnaires honnêtes qui observent la corruption sans oser dénoncer leurs supérieurs.

Ce silence-là est humain. Il naît de l’insécurité, du chaos et de l’abandon de l’État. On ne peut pas exiger d’un peuple terrorisé qu’il parle avec la même liberté qu’un peuple protégé. Mais une nation ne peut pas survivre éternellement sous la dictature de la peur.

Le deuxième silence est plus grave encore : le silence des élites.

Pendant que le pays s’effondre, combien d’intellectuels préfèrent les conférences luxueuses aux débats populaires ? Combien d’hommes d’affaires financent discrètement le désordre tout en appelant publiquement à la stabilité ? Combien de responsables politiques jouent aux patriotes devant les caméras alors qu’ils alimentent eux-mêmes les mécanismes qui détruisent la République ?

Ce silence-là n’est pas de la peur. C’est du calcul.

Une partie des élites haïtiennes s’est habituée à vivre au-dessus du désastre national. Tant que leurs enfants étudient à l’étranger, tant que leurs entreprises fonctionnent, tant que leurs privilèges sont protégés, le pays peut brûler sans provoquer de véritable réaction morale.

Or, une élite qui refuse de défendre son peuple cesse d’être une élite ; elle devient une caste.

Le troisième silence est celui de la jeunesse.

Non pas parce que les jeunes n’ont rien à dire, mais parce qu’on leur a fait croire que leur parole ne compte pas. Depuis des décennies, la politique haïtienne fonctionne comme un club fermé où les mêmes noms circulent, où les mêmes familles dominent, où les mêmes visages reviennent malgré les échecs répétés.

On demande aux jeunes d’être patients pendant qu’on leur vole leur avenir.

On leur dit d’attendre leur tour dans un pays où les opportunités disparaissent plus vite que les promesses électorales. Résultat : une grande partie de la jeunesse se réfugie dans l’exil, la débrouillardise ou le désespoir.

Pourtant, aucune transformation sérieuse d’Haïti ne pourra se faire sans les jeunes.

Il faut arrêter de considérer la jeunesse comme une simple force électorale manipulable durant les campagnes. Les jeunes doivent devenir des acteurs permanents de la décision publique. Cela commence par une réforme profonde de la culture politique nationale.

Les partis politiques doivent être obligés d’intégrer un quota réel de jeunes dans leurs structures dirigeantes. Pas comme décoration médiatique. Pas comme figurants sur des affiches. Mais comme décideurs. Comme stratèges. Comme candidats.

Les universités doivent créer des programmes de formation civique et politique accessibles aux étudiants de toutes les classes sociales. Les collectivités territoriales doivent ouvrir des espaces où les jeunes peuvent participer aux décisions locales. Les médias doivent offrir davantage de tribunes aux nouvelles générations au lieu d’inviter éternellement les mêmes analystes fatigués.

Un pays qui marginalise sa jeunesse prépare sa propre disparition.

Mais il existe un autre silence encore plus ancien, plus profond, plus injuste : celui imposé aux femmes.

Haïti aime célébrer ses héroïnes historiques dans les discours patriotiques, mais dans la réalité politique contemporaine, les femmes restent largement exclues des lieux de pouvoir. Elles sont présentes dans les marchés, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les familles, dans les organisations communautaires ; elles portent souvent le pays sur leurs épaules. Pourtant, lorsqu’il s’agit de gouverner, de décider ou de négocier, on les repousse encore trop souvent vers les marges.

Cette contradiction est une honte nationale.

Comment prétendre reconstruire Haïti en excluant plus de la moitié de sa population des grandes décisions ? Comment parler de démocratie lorsque les femmes doivent encore lutter davantage que les hommes pour être écoutées, financées ou respectées en politique ?

La vérité est simple : la participation des femmes en politique n’est pas une faveur. C’est une nécessité républicaine.

Les études à travers le monde montrent que les sociétés où les femmes participent davantage à la gouvernance développent souvent une meilleure gestion communautaire, davantage de dialogue social et une attention plus forte aux questions d’éducation, de santé et de justice sociale.

Haïti ne peut plus se permettre de gaspiller cette intelligence collective.

Il faut donc des mesures concrètes.D’abord, appliquer réellement les principes de représentation féminine dans les institutions publiques. Ensuite, créer des fonds de soutien pour les candidatures féminines indépendantes afin de réduire la dépendance aux réseaux financiers traditionnels dominés par les hommes. Il faut également renforcer la protection des femmes engagées politiquement contre les violences, les intimidations et les campagnes de diffamation.

Car en Haïti, beaucoup de femmes quittent la politique non par manque de compétence, mais par épuisement face à un environnement hostile.

Les médias ont aussi une responsabilité immense. Trop souvent, ils jugent les femmes politiques sur leur apparence, leur vie privée ou leur ton, là où les hommes sont jugés sur leurs stratégies et leurs discours. Cette mentalité doit changer.

Une démocratie mature ne mesure pas la valeur d’une femme politique à son maquillage ou à son statut matrimonial, mais à sa vision, à son intégrité et à sa capacité de servir le pays.

Mais au-delà des jeunes et des femmes, c’est toute la société haïtienne qui doit réapprendre à parler.

Nous devons retrouver le courage du débat public. Le courage de dénoncer l’inacceptable même lorsque cela dérange nos propres camps. Le courage de dire non à la corruption même lorsqu’elle profite à nos proches. Le courage de défendre la République avant nos intérêts personnels.

Le patriotisme ne consiste pas seulement à brandir un drapeau le 18 mai ou à publier des messages émotionnels sur les réseaux sociaux. Le patriotisme véritable est une discipline quotidienne. C’est protéger les institutions. Respecter les lois. Refuser l’humiliation nationale. Exiger des comptes aux dirigeants. Participer à la vie publique.

Un peuple silencieux devient rapidement un peuple manipulé.

Aujourd’hui, Haïti se trouve à un carrefour historique. Soit nous continuons à normaliser le silence, la peur et l’exclusion, soit nous décidons enfin de construire une culture politique fondée sur la participation, le mérite et le courage civique.

Le réveil national ne viendra pas d’un homme providentiel. Il ne viendra pas d’un miracle étranger. Il ne viendra pas non plus des discours creux récités à chaque crise.

•Il viendra du moment où les citoyens comprendront que la démocratie n’est pas un spectacle, mais une responsabilité collective.

•Il viendra lorsque les jeunes refuseront d’être réduits au rôle de figurants électoraux.Il viendra lorsque les femmes prendront la place qu’on leur refuse depuis trop longtemps.

•Il viendra lorsque les intellectuels cesseront de parler uniquement entre eux.

•Il viendra lorsque les élites comprendront qu’aucune fortune privée ne peut survivre éternellement au naufrage d’un pays.

•Et surtout, il viendra lorsque le peuple haïtien décidera que le silence n’est plus une option.

Car certaines nations meurent sous les bombes. D’autres meurent sous la corruption. Mais beaucoup meurent simplement parce que trop de gens ont choisi de se taire trop longtemps.

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