Digicel en Haïti : et si les pannes répétées étaient calculées ?

L’edito de Pierre Yveton Tevene

Il fut un temps où posséder un téléphone portable en Haïti signifiait avoir une certaine liberté. Pouvoir appeler un proche, envoyer un message, consulter Internet ou effectuer une transaction mobile faisait partie d’un quotidien devenu presque indispensable. Aujourd’hui, cette liberté semble suspendue au bon vouloir d’un réseau qui, trop souvent, cesse de fonctionner sans prévenir.

Les Haïtiens vivent désormais au rythme des interruptions de Digicel. Un appel qui coupe. Une connexion qui disparaît pendant plusieurs heures ou plusieurs jours. Des données mobiles payées mais inutilisables. Des transactions MonCash impossibles à réaliser. Et, presque toujours, le même scénario : les abonnés patientent, protestent sur les réseaux sociaux, puis finissent par reprendre leurs habitudes jusqu’à la prochaine panne.

Mais une question mérite d’être posée.

Et si ces pannes répétées n’étaient pas simplement des accidents techniques ?

Je ne prétends pas détenir une preuve. Je ne cherche pas non plus à alimenter une théorie sans fondement. En revanche, je crois qu’il est du devoir d’un journaliste et d’un citoyen de poser les questions que beaucoup se posent en silence.

Comment expliquer qu’une entreprise qui dessert des millions de clients connaisse autant de perturbations, parfois pendant plusieurs heures, sans qu’aucune explication détaillée ne soit fournie ? Pourquoi les communications officielles arrivent-elles souvent après les plaintes massives des utilisateurs ? Pourquoi les abonnés continuent-ils de payer intégralement des services dont ils ne bénéficient pas toujours ?

En Haïti, où Digicel occupe une place essentielle dans les communications, les paiements mobiles, le commerce, l’éducation et même les services d’urgence, chaque panne dépasse largement le simple désagrément technique. Elle ralentit l’économie, bloque des activités professionnelles et isole des familles.

Cette dépendance donne à l’entreprise une responsabilité immense.

Lorsqu’un citoyen paie pour un service, il est en droit d’attendre de la qualité, mais surtout de la transparence. Une panne peut arriver. Personne ne conteste cela. Les catastrophes naturelles, les actes de vandalisme contre les infrastructures ou les problèmes électriques peuvent affecter un réseau. Ce qui devient préoccupant, en revanche, c’est la répétition des interruptions et le manque d’informations précises permettant au public de comprendre ce qui se passe réellement.

L’absence d’explications nourrit naturellement les interrogations.

Plus une entreprise communique peu, plus les rumeurs occupent le terrain.

Dans un pays où la confiance envers les institutions est déjà fragile, cette opacité ne fait qu’alimenter le doute. Certains y voient un manque d’investissement dans les infrastructures. D’autres soupçonnent une mauvaise gestion du réseau. D’autres encore imaginent des stratégies commerciales. Aucune de ces hypothèses ne peut être affirmée sans preuves. Mais elles prospèrent parce que les réponses officielles sont souvent insuffisantes.

La vraie question dépasse finalement Digicel.

Où sont les autorités de régulation ? Qui contrôle réellement la qualité des services de télécommunication en Haïti ? Existe-t-il des audits publics ? Des sanctions lorsque les obligations envers les consommateurs ne sont pas respectées ? Les citoyens savent-ils quels sont leurs droits lorsqu’ils paient pour un service qui ne fonctionne pas ?

Le consommateur haïtien mérite mieux que le silence.

Il mérite des explications claires, des rapports techniques accessibles, des engagements précis et une véritable culture de reddition de comptes.

Pour ma part, je refuse de considérer les pannes répétées comme une simple fatalité. Je refuse également de condamner sans preuve. Entre l’aveuglement et l’accusation gratuite existe une troisième voie : celle des questions légitimes.

Si Digicel investit réellement pour améliorer son réseau, qu’elle le démontre. Si ces interruptions sont causées par des facteurs extérieurs, qu’elle les explique avec transparence. Si des améliorations sont prévues, que les abonnés soient informés.

Le silence ne répare pas un réseau.

La transparence, elle, peut reconstruire la confiance.

En définitive, la question n’est peut-être pas de savoir si les pannes sont calculées. La véritable question est de savoir combien de temps encore les Haïtiens devront accepter de payer pour un service qui, trop souvent, ne répond pas à leurs attentes sans obtenir les explications qu’ils sont en droit d’exiger.

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