BOIS CAÏMAN, UNE RESPONSABILITÉ, PAS UNE CÉRÉMONIE

L’edito de Pierre Yveton Tevene

Le 14 août 1791 n’est pas une simple date dans notre calendrier. C’est l’un des moments fondateurs de notre histoire. À Bois Caïman, des hommes et des femmes soumis à l’esclavage ont compris qu’ils avaient quelque chose de plus grand à défendre que leurs intérêts individuels. Ils ont choisi de se rassembler. Ils ont choisi de résister. Ils ont choisi de croire qu’un autre avenir était possible.


Deux cent trente-cinq ans plus tard, nous continuons de nous réunir chaque année pour commémorer cette cérémonie historique. Nous prononçons des discours. Nous organisons des activités. Nous brandissons le drapeau. Nous rappelons les noms de nos héros.


Mais une question dérangeante mérite d’être posée : qu’avons-nous réellement retenu de Bois Caïman ?


Car si Bois Caïman représente l’unité, pourquoi sommes-nous encore aussi divisés ? Si cette cérémonie représente la volonté de prendre notre destin en main, pourquoi acceptons-nous encore que notre avenir dépende si souvent des décisions prises ailleurs ? Si nos ancêtres se sont réunis pour briser leurs chaînes, pourquoi tant d’Haïtiens vivent-ils encore dans une précarité qui limite leur liberté ?


Bois Caïman ne devrait pas être seulement une cérémonie annuelle. Ce devrait être une exigence permanente.


Nos ancêtres n’avaient ni les moyens technologiques d’aujourd’hui, ni les ressources économiques dont nous disposons. Ils avaient pourtant une chose essentielle : une volonté collective. Ils avaient compris qu’aucun changement historique ne pouvait naître de l’isolement.


Aujourd’hui, nous avons des universités, des entrepreneurs, des professionnels, des agriculteurs, des artistes, des journalistes, des enseignants, des ingénieurs et une jeunesse capable d’imaginer un autre modèle de société. Pourtant, nous peinons à transformer cette richesse humaine en force collective.


Nous avons transformé Bois Caïman en discours.


Nous devons le transformer en action.


Assumer Bois Caïman, c’est comprendre que la souveraineté ne se limite pas à un drapeau ou à un hymne national. Elle se construit dans nos institutions, dans nos écoles, dans nos communes, dans nos entreprises et dans notre capacité à produire ce que nous consommons.


Assumer Bois Caïman, c’est aussi refuser la banalisation de la corruption, de l’impunité, de l’injustice et de la violence. C’est comprendre qu’un pays ne peut pas avancer lorsque chacun cherche uniquement à sauver sa propre situation.


Il faut également avoir le courage de regarder nos propres responsabilités.


Nous avons souvent l’habitude de chercher les coupables ailleurs. Les puissances étrangères, les dirigeants, les partis politiques, les élites, les institutions. Certains de ces acteurs portent évidemment une part importante de responsabilité dans nos difficultés. Mais nous ne pouvons pas construire un pays en nous considérant éternellement comme de simples victimes de l’histoire.


Bois Caïman nous enseigne précisément le contraire.


Nos ancêtres ont refusé d’attendre que quelqu’un vienne les libérer.


Ils ont décidé d’agir.


C’est peut-être là que se trouve le véritable message de cette cérémonie.


Aujourd’hui, Haïti n’a pas besoin d’une nouvelle génération de spectateurs de son histoire. Elle a besoin d’une génération capable de prendre des responsabilités.


La jeunesse doit comprendre que son avenir ne se trouve pas uniquement dans l’émigration. Les entrepreneurs doivent comprendre que créer une entreprise peut aussi être un acte patriotique. Les intellectuels doivent sortir des salons pour participer davantage aux débats qui concernent la société. Les responsables politiques doivent comprendre que le pouvoir est une responsabilité et non une récompense.


Et le citoyen doit retrouver sa place.


Car un État ne peut pas être plus fort que les citoyens qui acceptent de le défendre.


Bois Caïman doit donc nous obliger à revoir notre rapport à la nation. Aimer Haïti ne consiste pas uniquement à publier un message patriotique le 14 août, le 18 mai ou le 1er janvier. Aimer Haïti, c’est respecter les espaces publics. C’est payer ses obligations. C’est protéger l’environnement. C’est refuser la corruption. C’est travailler honnêtement. C’est éduquer ses enfants. C’est défendre la vérité. C’est participer à la vie de sa communauté.


Le patriotisme commence souvent dans des gestes simples.


À Bois Caïman, nos ancêtres n’ont pas attendu d’avoir toutes les garanties pour agir. Ils ont pris un risque historique parce qu’ils savaient que leur condition ne pouvait plus durer.


Notre génération doit avoir la même capacité à regarder la réalité en face.


Nous ne pouvons pas continuer à célébrer les grandes décisions de nos ancêtres tout en refusant de prendre les nôtres.


Le 14 août devrait donc être plus qu’une commémoration.


Il devrait être un rendez-vous avec notre conscience nationale.


Chaque année, lorsque nous évoquons Bois Caïman, demandons-nous ce que nous avons fait pour Haïti depuis le dernier 14 août. Avons-nous contribué à résoudre un problème dans notre communauté ? Avons-nous créé une opportunité ? Avons-nous défendu une cause juste ? Avons-nous transmis quelque chose de positif à la génération suivante ?


C’est à ces questions que nous devons répondre.


Bois Caïman appartient à notre histoire. Mais son esprit appartient à notre présent.


Nous n’avons pas besoin de répéter la cérémonie.


Nous devons comprendre le message.


Ils se sont réunis pour changer leur destin.


À nous maintenant de nous réunir pour construire le nôtre.

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