Haïti : le pays où l’on enterre l’avenir vivant

L’edito de Pierre Yveton Tevene

Il fut un temps où ce pays faisait trembler les empires.

Une terre noire, pauvre en armes mais riche en dignité, avait osé briser les chaînes du monde colonial. Haïti n’était pas seulement une nation. Haïti était un symbole. Une gifle historique donnée à l’esclavage, au mépris, à l’humiliation des peuples noirs.

Aujourd’hui, regardons-nous.

Le pays qui a appris au monde la liberté mendie désormais sa propre survie.

Les rues sentent la peur. Les écoles ferment plus vite qu’elles n’ouvrent. Les hôpitaux ressemblent à des salles d’attente pour la mort.

Les jeunes ne rêvent plus de construire Haïti ; ils rêvent de la quitter. Les parents ne demandent plus “Que deviendra mon enfant ?”, mais plutôt “Mon enfant survivra-t-il ?”

Et pendant ce temps, les dirigeants parlent.

Toujours les mêmes discours.
Toujours les mêmes promesses.
Toujours les mêmes visages fatigués qui viennent expliquer au peuple pourquoi l’échec est devenu normal.

En Haïti, le scandale ne choque plus.
Le chaos ne surprend plus.
L’injustice est devenue une habitude nationale.

Le plus grave, ce n’est pas la misère.
Le plus grave, c’est l’acceptation de la misère.

Nous vivons dans un pays où des hommes politiques roulent dans des véhicules blindés pendant que des enfants traversent des quartiers contrôlés par des gangs pour aller chercher de l’eau. Un pays où les puissants parlent de stabilité depuis leurs villas sécurisées pendant que le peuple apprend à reconnaître les sons des balles avant même d’apprendre l’alphabet.

Et pourtant, malgré tout cela, le peuple haïtien continue de tenir debout.

C’est peut-être ça, notre plus grande tragédie : nous sommes devenus experts dans l’art de survivre à l’insupportable.

Nous supportons tout.
Les coupures de courant.
La faim.
L’insécurité.
Les kidnappings.
Les mensonges.
Les humiliations internationales.
Les dirigeants corrompus.
Les institutions mortes.
Les promesses sans lendemain.

Nous supportons tout, jusqu’à oublier que nous méritons mieux.

Le système haïtien ne détruit pas seulement des infrastructures ; il détruit les mentalités. Il fabrique une génération qui grandit sans confiance, sans repères, sans horizon. Une jeunesse à qui l’on a volé l’espoir avant même de lui donner une chance.

Combien de jeunes talents avons-nous déjà perdus ?
Combien d’intelligences enterrées sous la pauvreté ?
Combien de futurs médecins, écrivains, ingénieurs, artistes ou entrepreneurs transformés en chauffeurs improvisés, en migrants forcés ou en victimes anonymes ?

Haïti tue lentement ses propres enfants.

Et le plus douloureux, c’est que beaucoup de ceux qui dirigent ce pays semblent avoir signé un pacte silencieux avec l’échec. Comme si gouverner signifiait administrer la chute plutôt que préparer l’avenir.

Chaque année, on promet le changement.
Chaque année, le peuple enterre davantage de rêves.

Le Palais national reste une ruine.
Les institutions ressemblent à des coquilles vides.
L’éducation recule.
La culture étouffe.
L’économie agonise.

Mais les conférences continuent.
Les commissions continuent.
Les discours continuent.

On parle beaucoup en Haïti.
On agit très peu.

Le peuple haïtien mérite mieux que des conférences climatisées et des slogans patriotiques récités le 18 mai ou le 1er janvier. Le patriotisme ne se mesure pas à la taille d’un drapeau accroché sur une voiture officielle. Le patriotisme se mesure à la capacité de protéger son peuple, de nourrir sa jeunesse et de défendre sa dignité.

Aujourd’hui, Haïti ressemble à un pays abandonné par ses propres élites.

Et pourtant, je refuse de croire que tout est perdu.

Parce qu’au milieu de ce désastre, il reste encore quelque chose que personne n’a réussi à tuer complètement : la capacité du peuple haïtien à espérer contre toute logique.

Je la vois dans les marchandes qui se lèvent à 4 heures du matin pour nourrir leurs enfants.
Je la vois dans les étudiants qui continuent d’étudier malgré les balles.
Je la vois dans les artistes qui créent malgré le chaos.
Je la vois dans les jeunes qui refusent de devenir des machines à haine.
Je la vois dans tous ces Haïtiens qui continuent d’aimer ce pays alors que ce pays leur donne toutes les raisons de partir.

C’est peut-être là notre dernière richesse nationale : cette résistance presque surnaturelle.

Mais l’espoir seul ne suffit plus.

Il faut une révolution morale.

Pas une révolution de violence.
Pas une révolution de slogans.
Une révolution de conscience.

Nous devons réapprendre à respecter ce pays.
Réapprendre à exiger des comptes.
Réapprendre à construire au lieu de détruire.
Réapprendre que la politique doit servir le peuple et non enrichir quelques familles.

Je crois profondément que la reconstruction d’Haïti commencera le jour où les Haïtiens arrêteront de considérer l’échec comme une fatalité nationale.

Nous devons investir dans l’éducation comme on investit dans une arme de survie.
Nous devons protéger la jeunesse comme un trésor national.
Nous devons reconstruire les institutions avec des hommes et des femmes compétents, honnêtes et courageux.
Nous devons encourager la culture, l’entrepreneuriat et la pensée critique.
Nous devons cesser de célébrer les médiocres simplement parce qu’ils parlent fort.

Et surtout, nous devons retrouver notre dignité collective.

Car un peuple qui perd sa dignité devient facile à manipuler.

Haïti ne mourra pas uniquement à cause des gangs, de la corruption ou de la pauvreté. Haïti mourra définitivement le jour où les Haïtiens arrêteront de croire qu’un avenir est encore possible.

Moi, je refuse cet enterrement.

Je refuse de regarder ce pays sombrer en silence.
Je refuse de considérer le chaos comme notre identité.
Je refuse d’accepter que la première république noire du monde termine son histoire dans l’humiliation et l’indifférence.

Haïti mérite plus qu’une survie permanente.
Haïti mérite une renaissance.

Et cette renaissance ne viendra ni des étrangers, ni des miracles, ni des promesses politiques.

Elle viendra du réveil d’un peuple qui comprendra enfin que personne ne sauvera une nation qui refuse de se sauver elle-même.

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